Petit-fils du « bon roi René », prince esthète dont l’action politique et symbolique a répandu l’usage de la « croix de Lorraine », René II de Lorraine a œuvré avec bonheur pour son duché et sa deuxième épouse Philippe de Gueldre1, mère de leur neuf enfants, a été aussi la destinataire d’un manuscrit enluminé composé d’un calendrier, d’un diurnal, d’un bréviaire et d’un livre d’Heures.
René II et sa puissante lignée
René II (1451-1508) est le petit-fils de René d’Anjou (1409-1480) qu’il a accompagné jeune durant plusieurs voyages diplomatiques. Comte de Vaudémont, puis duc de Lorraine et de Bar, il épousa en 1471 Jeanne d’Harcourt qu’il répudia faute d’héritier, pour se remarier en 1485 avec Philippe de Gueldre.
C’est par sa victoire sur Charles le Téméraire à la bataille de Nancy (1477), qu’il acquit sa renommée, mettant fin à la domination bourguignonne dans la région. En concurrence avec Charles VIII pour prétendre au titre de Roi de Sicile, de Provence et de Jérusalem après la mort de son grand-père, il vit investi à sa place Alphonse II de Naples en juin 1492. René II garda toutefois les titres comme marque dynastique, revendiquant ses droits héréditaires de la maison d’Anjou sur le royaume de Sicile et de Jérusalem, au moment où Georges Trubert travaillait sur le diurnal et le bréviaire : la réalisation de ces livres s’insère donc dans le contexte de légitimation de la lignée du duc de Lorraine.
Le Bréviaire de René II : un manuscrit complet
Ce cycle complet a été réalisé vers 1492 par Georges Trubert.
Victor Leroquais2 le nomme « Diurnal ou Bréviaire de René II de Lorraine » mais la note du dernier folio retraçant la provenance du manuscrit à Pont-à-Mousson le nomme explicitement « le diurnal ». À la mort de René II, son épouse emporta le seul diurnal au couvent des clarisses de Pont-à-Mousson où elle se retira en décembre 1519. Il en disparut pendant plusieurs siècles avant d’être acquis en 1831 par la bibliothèque royale d’Avignon. Les deux volumes du bréviaire furent acquis au XIXe siècle par les collectionneurs Dutuit qui le présentèrent en exposition en 1869 avant de le léguer au musée du Petit Palais en 1902.
Le cycle complet du diurnal (Bnf ms. lat.10491) se compose donc d’un calendrier franciscain(folios 1à 6), d’un diurnal (folios 7 à 71 : temporal et sanctoral), d’un bréviaire romain (folios 72 à 202 : Commun des saints, litanies, office des morts, prières diverses, Heures du saint Esprit et de la Croix, antiennes) et d’un livre d’Heures de l’office de la Vierge (folios 203 à 213).
L’ensemble iconographique est illustré de huit pleines pages, trois grandes miniatures sur un demi-folio, et vingt-sept petites miniatures hautes de quatorze lignes.
Le bréviaire (Bnf, ms.lat.601) se compose de deux tomes, de 422 et 431 folios respectivement. Le premier tome inclut un psautier « fédéral3 », un temporal, un bréviaire romain et une table parisienne4. Il est orné de quatorze miniatures dont huit sur pleine page. Le deuxième tome comprend un calendrier franciscain, un psautier férial et un commun des saints selon l’ordre des frères mineurs5, sanctoral. Neuf peintures en pleine page, sept grandes miniatures et vingt-cinq petites en grisaille sur fond bleu.
Georges Trubert (1440-1508)
Il a grandi dans une famille d’artistes troyens : son père Perrin II était sculpteur et « tailleur d’images ». Son frère François était renommé à Rouen pour ses talents de sculpteur, et son frère Guyot fabriquait des « orgues de paille » – sorte de xylophone à lames de bois isolées avec de la paille, dit aussi « claquebois ». Georges Trubert , valet de René II devenu son enlumineur attitré, a développé un langage bien personnel, sans se rattacher à aucune école même s’il a pu être influencé par Barthélémy d’Eyck (1420-1470), enlumineur attitré de René II d’Anjou à qui il a succédé en Provence, et connut le style de Jean Bourdichon (1457-1521), enlumineur des rois de France.
Aidé du scribe François Elzine, Georges Trubert a signé des peintures marquées par l’équilibre formel entre personnages et architecture, scènes bibliques (l’Ancien Testament et Nouveau Testament pour le premier volume du bréviaire, Ancien Testament seulement à l’exception du premier folio, pour le second volume) et maîtrise du traitement des matières (fourrure, soies, velours).Sa palette marie des couleurs rares et acides, un azur de lapis-lazzuli, un mauve intense, un grenat foncé, mais il maîtrise aussi la grisaille. Ses manuscrits perpétuent l’excellence de l’enluminure française au service du mécène lorrain.
- Philippe ou Philippa : la maison de Gueldre est une dynastie princière du Saint Empire qui a régné sur le duché de Gueldre ou Gelderland, dans les Pays bas actuels (au nord du Brabant). Philippe de Gueldre appartenait à la dynastie d’Egmont, héritière de ce duché.↥
- « Les bréviaires manuscrits des bibliothèques publiques de France », Protat Frères à Mâcon, 1932.↥
- il réunit les usages liturgiques des duché de Lorraine et de Bar, ainsi que du comté de Vaudémont (en Lorraine, région de la « colline inspirée » de Sion).↥
- une table alphabétique des psaumes selon l’usage de Paris au XVe siècle.↥
- René II entretenait des relations privilégiées avec l’Ordre des frères mineurs et a utilisé leur calendrier, avec leur propre hiérarchie des saints et en adaptant l’usage romain.↥
