Bruno Patino : « Le temps de l’obsolescence humaine »


Depuis le jour du printemps 2026 où ce livre est paru, les agents I.A. ont encore appris, se sont perfectionnés, et la synthèse qui aurait pu leur être demandée. Mais nous la faisons nous-mêmes, à notre usage.

L’ouvrage balaie tout ce qui peut être considéré comme progrès dans la connaissance et la productivité, tant pour l’individu que pour les institutions, les entreprises, les communautés. Et il met en garde contre l’emballement algorithmique vu dans ses seuls aspects positifs, du fait de la facilité d’accès et à la vitesse de propagation de ces amas de données organisé en “connaissance”.

Les agents I.A. renouvellent notre rapport au monde et à nous-mêmes.

Ils commencent par remanier les fonctions cognitives : mémoire, attention, perception. Avec eux, il n’y a plus besoin de retenir, ni d’étudier en profondeur, ni de mettre en éveil et coordonner nos cinq sens, ni de prendre le temps de prendre connaissance, ni de retenir. L’être humain qui la questionne est donc, non plus le “maître, mais l’objet du processus”. La science des Lumières a accumulé des certitudes ; la nouvelle IA génère des ambiguïtés cumulatives, émet des jugements probabilistes sur les résultats futurs, mélangeant des informations provenant de domaines divers en une réponse intégrée. Leur simplicité d’usage est séduisante, qui résulte de ses certitudes consolidées par chaque requête, et leur capacité d’analyse et de synthèse de milliards d’informations. En une même séquence, un agent I.A. accède aux données, les traite, adapte sa réponse et retient, perfectionnant les réponses suivantes. Sa capacité et sa vitesse d’amélioration sont très supérieures à ce qu’un humain ni un groupe d’humains très spécialisé peut atteindre.

Les I.A. génératives produisent de la matière intellectuelle en quantité vertigineuse et illimitée, sans être pour autant capables de penser. Cette production synthétique est similaire dans sa forme aux productions humaines “authentiques” quand elle est écrite.

Ils bouleversent nos catégories mentales

Mais ce qui permet cette production n’est pas le raisonnement ni l’imagination, c’est le calcul probabiliste : un mode opératoire qui ne distingue pas ce qui existe avant lui de ce qu’il crée, le réel de la fiction, le vrai du faux, sauf à le faire de façon statistique. Le mélange de cette production authentique et de cette production synthétique produit une submersion mentale : le synthétique n’est ni vrai, ni faux, mais “autre”, fictionnel dès l’origine dans son rapport à l’image comme son rapport avec le réel. Mais les émotions qu’il engendre peuvent, elles, agir de façon effective sur nos existences et en modifier le cours. (…) L’utilisateur de la machine met beaucoup de lui-même, de façon active : par ses choix, son talent, et de façon passive par ses données.

Les machines, les algorithmes, les agents I.A., les plate-formes mélangent en permanence le synthétique et l’authentique, le réel et le fictionnel, le reproduit et l’inventé, dans l’ensemble de ce qu’ils nous proposent.

Ce qui fait exprimer à l’auteur cette pertinente définition : l’I.A est un mélange de synthétique et d’authentique, en proportion qui va se modifier dans le sens : de plus en plus de synthétique, de moins en moins d’authentique, qui sera submergé par le synthétique apparaissant comme toujours plus authentique.

Ils remanient notre rapport au monde et nos relations avec les autres (humains).

Chacun de nous est devenu une île, sur un océan de données. Et tant pis si, quand nous sortons de l’état de frénésie provoqué par les machines, nous conservons peu de souvenirs de ce que nous avons fait.

Nous errons dans un monde archipellisé comme des somnambules, ficelés par les formules, fatigués par les sollicitations, enveloppés par les robots qui créent un écran de plus entre nous et le monde, mélangent le réel et l’imaginaire, nous mettent sur des rails invisibles que nous appelons encore liberté.

L’absence n’est plus. Le vide ,l’ennui, l’attente, l’esprit qui vagabonde,: tous disparus, envolés, oubliés.

Accepter cette emprise mentale… mais pour quoi faire ?

Les grandes entreprises numériques sont les compagnies minières de notre temps, leur eldorado, c’est la data, et le nouveau filon est inépuisable : nous-mêmes. (…) la quantification de nous-mêmes a fait de nos individualités quantité négligeable.

Non sans céder à ces compagnies minières un pouvoir démiurgique démesuré : “Tout sera en permanence re-fabriqué, ré-élaboré, reformaté à chaque requête de l’utilisateur : une sorte d’imprimerie liquide, en perpétuelle évolution, ne permettant plus aucune stabilité, ni dans le temps, ni dans l’espace”. Voilà ce qui est advenu de notre révolution numérique : une exploitation sans fin de la mine à ciel ouvert que constituent nos êtres et nos pensées”.

Et l’Humanité qui dispose enfin de la technologie lui permettant d’exprimer son universalité, a rarement été aussi fragmentée et divisée.

Ce n’est plus le réseau qui a quitté le réel, c’est le réel qui est en train de nous quitter, à cause du réseau. Chacun peut mettre en scène son imaginaire, vrai, faux ? Aucune importance : L’image ne prouve rien d’autre désormais que l’état de la psyché de l’être qui a demandé qu’elle soit créée.

Ce qui fait dire au pape Léon XIV : “L’ I.A. ne peut rien pour l’espérance”.

Puisque les I.A. ne possèdent, ni intentionnalité, ni autonomie, ni conscience, peuvent-elles quelque chose contre le désespoir qu’elles sont capables d’engendrer, à la perspective que les humains ne fussent plus que “les spectateurs hallucinés d’un théâtre mécanique charriant des propos synthétiques destiné à des êtres électriques.” ?

Décider de vivre dans le réel ou la fiction ne constitue pas une décision radicale ou un choix de vie, mais un effort de discernement permanent.

La recension de cet ouvrage aurait pu être demandée à l’intelligence artificielle, pour être livrée à une revue, un blog, que ses lecteurs pourraient à leur tour faire résumer. La différence essentielle est que l’auteur a appris, en lisant l’ouvrage dans sa totalité, pour en tirer lui-même la quintessence : de sorte à exercer ses capacités de compréhension, d’analyse, et de mémoire, qui apparaissent évidemment bien limitées par rapport au travail statistique de haute volée que les ordinateurs quantiques vont continuer d’améliorer à grande allure. Pourtant cela change tout pour l’auteur de ce livre cité in extenso dans ses formules les plus brillantes, et pour la rédactrice de cette synthèse, car c’est elle qui a appris et en est enrichie, par l’effort d’attention donné à la prise de connaissance de l’ouvrage. C’est autre chose que d’être “un maillon dans cette machine à créer des récits”.