Les caloyers : ermitages de la mer Égée

L’archipel pour théâtre

L’Archipel dans son sens premier, c’est la mer Égée, Aigiaon pelagos. Ce mot a été remanié en archi-pelagos, avec l’idée de mer principale, mère « maîtresse » de toutes les autres, le grand nombre d’îles dont elle est parsemée lui conférant cette position dominante, selon le géographe Tomaso Porcacchi da Castiglione dans son « Insulaire » de 15721.

Les îles de l’Archipel offraient une source de légendes et d’histoires séduisantes pour les esprits de la Renaissance, une sorte de mémoire historique de l’Antiquité classique. L’Archipel fut cartographié, de la prise de Constantinople en 1453 jusqu’au début du XIXe siècle, car il constituait une aire-clé, au point de contact entre deux empires et deux civilisations antagonistes. Puis, dévastées par les Barbaresques et progressivement conquises par les Turcs, ces îles se sont « insensiblement dépeuplées, par les désertions de leurs habitants, et il y en a plusieurs qui sont devenues désertes et inhabitées, de sorte qu’il n’en est presque demeuré que le nom. » écrit le géographe néerlandais

Olfert Dapper dans sa « Description exacte des Isles de l’Archipel et de quelques autres adjacentes » (1703 en édition française).

Les isolarii de la Renaissance, ces compendiums de cartes d’îles méditerranéennes et de notices historiques et géographiques2 destinés aux marins et aux marchands, décrivent une mer Égée dépeuplée après 1400, -exception faite de Rhodes, Chios et Lemnos- que seuls quelques saints hommes ou « caloyers » ont persisté à habiter, cherchant une solitude totale pour prier loin du monde.

Le « bon Père », « le noble Père » ou « le moine » : kalos gêron

Les « Bons Pères » donnent donc leur nom par métaphore et par antiphrase, à des îlots rocheux dangereux que leur relief abrupt rend impossibles à atteindre, les « roches de moines » de Coronelli3 que le géographe dieppois Bruzen de la Martinière4 détaille, au nombre de neuf, en mer Egée dans son Grand dictionnaire géographique, historique et critique en dix volumes (1726-1739).

Le caloyer désigne le rocher lui-même qui supporte une cabane d’ermite protégée de toute incursion extérieure. Par métaphore, il évoque aussi la silhouette encapuchonnée d’un moine, éventuellement entourée d’autres moines que représentent les rochers tout autour, comme dans la gravure « Le Caloireo d’Andros » dit « le bon vieillard  d’Andros » de l’ouvrage d’André Thevet5 « Le Grand Insulaire et Pilotage » : « Pour le nom de bon vieillard qu’on lui donne, s’il est loisible de conjecturer, j’estime que pour deux occasions, il lui ait été baillé, à cause des dangers qu’il y a de l’aborder, et que, tout ainsi que la barbe chenue et la vieillesse font hérisser et frissonner les bons vieillards, aussi ceux qui approchent de cest écueil tremblent d’affre qu’ilz ont, pour le danger dont ilz sont menacez. »

C’est par antiphrase que le caloyer devient un « mauvais lieu » que les navigateurs doivent éviter. « Maints vaisseaux qui voyageaient de nuit ont coulé à pic après avoir donné sur cet écueil » écrit Cristoforo Buondelmonti2. L’Insularium illustratum d’Henri Martellus Germanus, manuscrit à peintures composées à Florence à la fin du XVe siècle, rappelle la sinistre réputation du « Bon Père », le « Caloiero Scopulus » :

« Itaque qui nomini alludunt Calloirum quasi bonum senem dictum interpretantur quod per contrarium malum noxiumque navigantibus esse affirmant : plurima enim navigia tempestatibus acta eo transversa aguntur submergunturque sepe numero, hunc studiosissime navigantes fugiunt execrantur tamen ».

(Ainsi, ceux qui font allusion à ce nom interprètent « Calloira » comme signifiant « bon vieillard », arguant que, par opposition, il est nuisible et nocif pour les marins : en effet, de nombreux navires, poussés par les tempêtes, sont emportés et coulent en grand nombre, mais les marins l’évitent avec le plus grand soin et le détestent).

Le « bon père » revêt alors une dénomination ironique conforme à la superstition de l’époque, selon laquelle croiser un moine était de fort mauvais présage. La forme de certains écueils rocheux, évoquant la silhouette encapuchonnée d’un moine, renforce la mauvaise réputation du caloyer auprès des marins, le phoque ou poisson-moine (monicus piscis) en étant aussi frappé :

« Et monicus piscis, qui tectus pelle cuculli, /Emicat ; undosi signa futura maris, /a cuius visu summunt proverbia naute : //Enatat ut monicus, mox freta turbat hyems ».

(« le phoque, vêtu d’une capuche de peau, brille ; présages ondulants de la mer future, dont la vue inspire aux marins leurs proverbes : Il nage comme un moine, bientôt l’hiver agite les détroits. » narre Conrad Celtis, humaniste allemand et poète latin lors de sa navigation de l’embouchure de l’Elbe jusqu’à l’île de Thulé vers 15006.

Qui sait si le caloyer ne métamorphoserait pas en autant de vieillards chenus et tremblants les marins passant à proximité ? suggère Franck Lestringant.

Le caloyer de Nisaro, dit Panegea : forteresse et refuge

Ce nom ancien d’un l’ilôt proche de Nysiros dans le Dodécanèse est donné à une gravure d’André Thevet taillée dans le cuivre autour de 1586 et évoquant un des caloyers de la mer Egée. Plus qu’un élément de cartographie marine, cette vue du caloyer déploie un imaginaire poétique et mythologique, presque fantastique, en un luxe de détails tels que masses herbeuses, arbustes, mouettes, et même une maisonnette au creux des rochers déchiquetés : peut-être y fait-il bon vivre ? Pour illustrer sa « Cosmographie universelle », André Thevet s’est inspiré d’une œuvre réalisée avant lui, un bois gravé de l’Isolario de Bartolomeo dalli Sonetti. (1485). Tous les auteurs d’Insulaires insistent sur le fait que, du sommet de cet écueil où ne peut accoster aucun marin, on embrasse du regard tout l’« Archipel », et que par son altitude, il domine toutes les îles voisines.

Enfer ou Paradis ?

De la symbolique double entretenue par ces artistes – risque majeur pour le marin qui peut y perdre la vie, refuge paisible pour l’ermite qui y vit en autarcie-, se déduit la symbolique de l’Enfer et du Paradis : le caloyer, situé entre mer et ciel, mais plus près du ciel par ses reliefs verticaux et la sainte vie des ermites habitants, est une marche vers le Ciel. Le purgatoire de Dante est lui-même une île abrupte au milieu de l’Océan austral, aux antipodes de Jérusalem, recélant à son sommet le Paradis terrestre.

Bibliographie

Frank Lestringant « Le livre des îles, Atlas et récits insulaires, de la Genèse à Jules Verne » Éditions DROZ, 2022.

  1. « L’isole più famose del mondo », Simon Galignani éditeur, Venise 1576.
  2. Dont le premier exemplaire fut le Liber insularum archipelagi de Cristoforo Buondelmonti, publié à Florence vers 1420, qui décrit les îles de la mer Egée.
  3. « Isolario dell ‘Atlante Veneto »,1696.
  4. Bruzen de la Martinière (1662-1746), géographe de Philippe V.
  5. Cosmographe de Catherine de Médicis, puis des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III, géographe, André Thevet a ramené en France et semé les premiers plants de tabac, baptisé « plante angoumoisine »
  6. « Libri amorum »IV, élégie XIV, Nuremberg 1502.