Un des plus somptueux ensembles d’orfèvrerie religieuse française du XVIIe siècle : l’orfèvrerie du Saint Sépulcre

Le futur musée « Terra sancta Museum » de Jérusalem

La section archéologique du Terra Sancta Museum installée au Couvent de la Flagellation, première station du Chemin de Croix, a été inaugurée en 2017. La section historique va, elle, s’installer au cœur de la maison mère des franciscains de Terre Sainte, le couvent Saint -Sauveur, l’ancien couvent géorgien dans lequel ils trouvèrent refuge en 1557, et dont ils firent la première paroisse catholique de Jérusalem. Le parcours de cette section se divisera en deux parties : l’histoire et les missions de la Custodie de Terre Sainte et le Trésor du Saint-Sépulcre. « Tout ce qui sera exposé a été produit en Terre Sainte ou offert par l’Église universelle à l’Église mère de Jérusalem. »

La Custodie de Terre Sainte

C’est en 1342 que le pape Clément VI a constitué officiellement les frères franciscains gardiens des lieux Saints par la bulle « Gratias agimus ». Ainsi naquit la Custodie de Terre Sainte, succédant à la province franciscaine de Syrie.

L’ancien custode de Terre Sainte, (aujourd’hui patriarche latin de Jérusalem) le fr. Pierbattista Pizzaballa, commentait en 2013 :  » les Franciscains allaient devoir maintenir un esprit franciscain au cœur du pouvoir et des présents qui affluaient des cours royales européennes, chaque nation espérant s’attacher les bonnes grâces de frères et de l’Église ». Forts de l’exemple de Saint Louis, les rois de France ont voulu montrer leur attachement aux Lieux Saints, alors même qu’ils renonçaient à les reconquérir. C’est à François Ier que revient l’initiative d’une politique orientale consistant en le maintien d’une alliance avec les Ottomans qui fût à la fois favorable aux intérêts de la France et menaçante pour Charles-Quint, son rival de toujours. En 1673, le sultan Mehmet IV confirme le droit des Franciscains de vivre à l’intérieur et à l’extérieur de Jérusalem et du Saint-Sépulcre.

La mission de la Custodie de Terre sainte demeure depuis ce temps de prier sur les Lieux saints, d’accueillir les pèlerins de l’Église universelle et de servir l’église locale de Terre Sainte.

Des accords de commerce renforçant la prééminence de l’autorité du Roi de France sur les Lieux Saints

A dater des accords1 signés à Constantinople en 1535 par Soliman le Magnifique et Blaise de Monluc, envoyé du roi de France, sur le modèle des accords existant avec Venise et Gênes, la France détint le privilège de représenter les intérêts de la France mais aussi des étrangers qui faisaient commerce dans les « Échelles du Levant2 »

Ce traité commercial garantissait de plus la liberté religieuse dans l’Empire ottoman, et le droit d’y nommer des consuls. Louis XIII y vit surtout la possibilité « de prendre soin de l’emploi de mes aumônes, et de mes sujets qui abordent tous les jours [à Jérusalem] ». Son ambassadeur effectua donc en 1621 une tournée à Constantinople et Jérusalem3, et offrit peut-être aux Franciscains à cette occasion deux lampes de sanctuaire en argent, considérées comme les plus anciens dons français conservés dans le futur musée.

Les objets liturgiques en métaux précieux et pierreries

Ensemble d’objets liturgiques commandés aux orfèvres pour le service des membres de la famille royale, les « chapelles » créées par des orfèvres de renom au service du roi étaient destinées aux membres de la famille royale ou à des dignitaires religieux ainsi, le jeune Duc de Bretagne (1704-1705) reçut-il à sa naissance une chapelle complète en vermeil doré composée d’une croix, de deux flambeaux, de deux burettes et leur bassin, d’un calice et d’une patène, d’une « boîte à pain », d’une clochette et d’un bénitier. Richelieu offrit à la Couronne une précieuse chapelle en or et diamants et Edouard Colbert de Villacerf (cousin du ministre Jean-Baptiste Colbert) fit réaliser de 1637 à 1666 par Nicolas Dolin (voir ci-dessous : Des orfèvres de talent) une très complète chapelle d’argent qui figure au nombre des rares ensembles encore conservés en France (dans le Trésor de la cathédrale de Troyes). François-Xavier de Montmorency Laval, premier évêque de Québec, reçut de Louis XIV une chapelle de ce même orfèvre la veille de son embarquement pour la Nouvelle-France à Pâques 1659.

Des orfèvres de talent

La plupart des orfèvres étaient logés la Galerie du Louvre ou aux Gobelins, afin d’être au plus près de cette production traditionnelle qui demandait une formation approfondie, à côté de leur production d’accessoires mobiliers et de services de table : Nicolas Delaunay4, Pierre Germain, Alexis Loir…

Adrien Davault a réalisé en 1675 la chapelle aux armes de France pour une résidence royale, aujourd’hui conservée au musée du Louvre.

Nicolas Dolin a signé de son poinçon les trois objets conservés au Saint Sépulcre Cet orfèvre était réputé pour son talent pour interpréter tant les scènes bibliques que les motifs ornementaux du répertoire profane.

Des orfèvres moins connus ont aussi réalisé des objets liturgiques non explicitement offerts à la Custodie, et qui y sont encore conservés : calice en argent doré et patène dite « incrédulité de saint Thomas » (Pierre Quin, 1660), ciboire de Jean Hubé (1668)

Les présents de Louis XIII et Louis XIV au Saint Sépulcre

Louis XIII inaugura les dons par un ornement pontifical à broderies de fleurs de lys et de colombes de quatorze pièces : chasuble, dalmatiques dont une brodée à Paris en 1619 par l’orfèvre-brodeur Alexandre Paynet, manipules, étole, antependium…

À l’occasion de l’arrivée à Jérusalem du premier consul, Jean Lempereur5, il offrit une chapelle d’orfèvrerie en argent doré. Composée d’un ensemble de flambeaux pique-cierges, d’une croix, de plateaux à offrandes, de burettes et leur bassin, d’un seau à eau bénite, de ciboires, de baisers de paix6, elle fut complétée par des envois de la régente Anne d’Autriche qui en font un ensemble d’orfèvrerie sans aucun équivalent actuellement sur le territoire français. Les fontes demandées par les Monnaies pour financer les campagnes militaires ont été plus destructrices de ce patrimoine d’orfèvrerie que la Révolution.

Louis XIV fit ciseler en vermeil une impressionnante crosse sertie de pierreries dont le nœud prend la forme d’un tempietto au centre duquel se tient l’effigie de saint Louis tenant de la main droite son sceptre et de la main gauche la couronne d’épines et les clous de la Passion. Il était destiné à Frère Mariano Morone, custode de Terre Sainte depuis 1651. Son successeur reçut un calice en vermeil gravé de l’inscription  » Ludovicus Decimus Quartus 1664. » portant également la figure de Saint Louis et une patène en vermeil ciselée d’une Assomption.

Une autre pièce maîtresse du Couvent Saint Sauveur est le plus vieil orgue de la chrétienté dit « orgue de Béthléem »dont les 221 tuyaux datent du XIe siècle. Porté en Terre Sainte par les Croisés, démonté et caché lors des invasions de la fin du XIIe siècle, il a été redécouvert en 1906 avec treize cloches d’un carillon de la même époque. Il détrône donc en ancienneté l’orgue de la basilique de Valère de Sion, fabriqué en 1435. Avec huit tuyaux d’origine et dix autres reproduits artisanalement par un facteur néerlandais, cet orgue émet un son juste et une mélodie grégorienne Benedicamus Domino Flos filius a pu y être jouée en septembre 2025 : cet orgue rejoindra la salle du Terra Sancta Museum dénommé « le cloître musical » ajoutant au rayonnement de cette collection muséale de la Chrétienté en Orient.

  1. la convention liant l’Empire ottoman à la France formalisait les privilèges accordés à la monarchie française, chacun d’eux faisant ensuite l’objet d’une « capitulation ». L’accord de larges avantages douaniers et commerciaux était une pratique ancienne dans l’Empire Byzantin. Les capitulations étaient à renouveler selon l’état des relations entre l’Empire ottoman et la puissance étrangère. Signée en 1536, la première capitulation ne fut effectivement ratifiée qu’en 1569.
  2. Ce terme désignait les ports ottomans d’escale : Constantinople, Smyrne, Alep, Tripoli de Syrie, Chypre, Saïda/Sidon, Chios… on parlait d' »Échelles de Barbarie » pour les ports d’Afrique du Nord. Le provençal « escala » : échelle (de débarquement) a donné escale.
  3. Louis Deshayes de Courmemin « Voiage de Levant fait par le commandement du Roy », Adrien Taupinart rue Saint Jacques, 1624. Réédité en 1629,1632,1645.
  4. Artisan d’un bénitier en vermeil ciselé d’une Nativité (1677), conservé au musée du Louvre.
  5. Malgré des interruptions ponctuelles, notamment pendant la deuxième guerre mondiale (fermeture ordonnée par les Britanniques), le consulat français, devenu consulat général, est toujours en place à Jérusalem.
  6. Plaque rectangulaire ou ronde en bois, ivoire, cristal ou métal précieux portant une image sacrée, munie d’une poignée au revers pour être présentée aux fidèles et leur transmettre rituellement la paix. Il a été fabriqué de la fin du XIIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe. Des exemplaires médiévaux et de la Renaissance sont visibles au Musée du Louvre et dans plusieurs musées de province (dont un très rare exemplaire produit en 1789-1791 à La Chapelle-Saint-Laurent, Deux Sèvres).