Enguerrand QUARTON : un pinceau de lumière en Provence

Enguerrand Quarton (1419-1466 ?), originaire de la région de Laon où il a pu être formé à l’esthétique flamande, entre autres auprès de l’enlumineur belge Barthélémy d’Eyck (1420-1470 ?), est surtout connu pour sa Pietà, dite « Pietà de Villeneuve-lès-Avignon», remarquée au Salon des primitifs français en 1904 après sa découverte par Mérimée en 1834, et entrée au musée du Louvre. Mais en Provence où il avait fui sa région natale dévastée par les campagnes de Charles le Téméraire, sa renommée fut grande de son vivant.

Une discrète vie de travail

On a peu de détails sur la vie d’Enguerrand Quarton, et sa présence est attestée en 1444 à AIX, en 1446 à Arles, en 1447 à Avignon où il se fixe. Quarton y assiste Barthélémy d’Eyck dans l’illustration d’un livre d’Heures.

Le retable dit « retable Requin » du nom de l’abbé Requin qui le découvrit (1851-1917) représente un couple de donateurs avignonnais sous les traits de Saint Jacques et de Saint Maximin. Conservé au Petit Palais d’Avignon, en mauvais état et très restauré, il ne donne pas le meilleur aspect de la peinture de Quarton.

Le retable dit » du couronnement  » réalisé en 1453 était destiné à l’autel de la Sainte Trinité de l’église des chartreux de Villeneuve-lès-Avignon. La peinture monumentale représentant l’enfer et le purgatoire est alliée à un travail minutieux d’enluminure destiné à être vu de près. Le Commanditaire, le chanoine Jean de Montagnac, avait donné toute latitude à Enguerrand Quarton, mais tracé un schéma général en précisant les sujets qu’il souhaitait voir traités : la cour céleste, les anges, les apôtres et les prophètes, devaient côtoyer les élus de toute condition et les saints. Les villes de Rome et de Jérusalem étant inconnues de Quarton, il les peignit reliées par la mer et représenta les rues d’Avignon, qu’il connaissait. Prosper Mérimée sauva cette œuvre de la destruction en 1834 et elle est visible au musée Pierre de Luxembourg Villeneuve-lès-Avignon.

Un autre retable du couronnement de la Vierge récemment attribué à Enguerrand Quarton a été réalisé pour la cathédrale Saint Siffrein de Carpentras. Siffrein, moine de Lérins, fut évêque de Carpentras au début du VIIe siècle. Ce triptyque fixe représente le couronnement de la Vierge par la Trinité, encadrée par Saint Siffrein aux pieds duquel est figuré le saint Mors1, et Saint Michel terrassant le Dragon.

Un autre panneau représentant Saint Siffrein, fragment d’un grand polyptyque de 2,11 m sur 0,80 m est visible au musée du Petit Palais d’Avignon, et Enguerrand Quarton est probablement aussi l’auteur des peintures du vitrail dit « de Michel Anglici » dans la cathédrale de Carpentras, représentant Saint Siffrein encadré de Saint Michel et de Sainte Catherine d’Alexandrie.

Le retable dit « Vierge de miséricorde », où la Vierge présente dans les pans de son grand manteau Charlemagne, des ecclésiastiques et des laïcs, dont Jean Cadard et son épouse Jeanne de Moulins, fut commandé par leur fils Pierre Cadard en 1452 à Enguerrand Quarton et Pierre Villate pour la chapelle Pierre de Luxembourg dans l’église des Célestins d’Avignon. Il est conservé au musée Condé de Chantilly suite à son rachat par le Duc d’Aumale en 1879. Il était encore à l’époque attribué à un primitif flamand.

Le missel de Jean des Martins, peint en 1466 et destiné à la chapelle personnelle de celui-ci en la cathédrale d’Aix, n’a été découvert qu’en 1977. C’est la dernière œuvre connue d’Enguerrand Quarton. Il a enrichi le fonds des manuscrits latins de la BNF.

Des commanditaires prestigieux œuvrant pour l’unité de l’Église

Enguerrand Quarton a trouvé sans peine des commanditaires, car la bourgeoisie marchande d’Avignon et le haut-clergé avignonnais furent très impliqués dans la commande artistique au XVe siècle, dans la foulée du mécénat porté par les communautés italiennes de Provence, telle la communauté lucquoise2.

Ainsi les chartreux de Villeneuve-lès-Avignon, demeurés fidèles au Pape au moment où les Avignonnais se tournaient vers Bâle au début du concile éponyme (1431)2dit « concile Bâle-Ferrare-Florence » où se contestait l’autorité pontificale d’Eugène IV, accueillirent après la capitulation d’Avignon le cardinal Pierre de Foix, nouveau légat pontifical, qui s’installa au palais des papes pour exercer sa juridiction sur les pays de langue d’oc durant le siège d’Avignon en 14333.


Le concile de Bâle (1431-1449) dit aussi concile de Bâle-Ferrare-Florence est le plus long concile de l’Histoire. Il fut réuni par Eugène IV afin de réformer l’Église occidentale et trouver une solution au schisme d’Occident. La ville d’Avignon souhaitait le transfert du concile de Bâle à Avignon et s’opposa à la nomination de Pierre de Foix comme légat du Pape, lui préférant l’envoyé de Bâle, ce qui contraignit Pierre de Foix à assiéger Avignon pendant sept semaines en 1433.Le concile fut ensuite transféré à Ferrare, entraînant en juin 1439 la déposition d’Eugène IV, remplacé par le duc Amédée VIII de Savoie, qui devint Félix V en novembre 1439, juste après la première proclamation du dogme de l’immaculée Conception en septembre 1439, par le concile. Le « conciliarisme » est un terme né pendant le concile de Bâle, où fut débattue entre de nombreux sujets (mode d’élection et d’occupation des fonctions dans l’Église, synodes provinciaux, service divin, pénitences, statut des Juifs, concubinage, annates…) la notion d’infaillibilité conciliaire en regard de l’autorité du Pape, qui fut finalement préservée.


Jean de Montagnac, le commanditaire de la « Pietà » pour son tombeau dans l’église des Chartreux de Villeneuve-lès-Avignon, dont le père fut dépossédé de ses terres de Suisse par Amédée de Savoie, se réfugia en Provence. Il effectua le pèlerinage de l’unité à Rome en 1450 (peut-être avec Enguerrand Quarton), puis celui de Jérusalem « pour l’unité des chrétiens »4.

Jean des Martins, chancelier de Provence, homme de confiance de René II qui avait soutenu Pierre de Foix dès le siège d’Avignon en 1433, collabora avec le cardinal lors de l’exhumation puis l’élévation en 1448 des reliques des « saintes Maries ».

Jean Cadard, réfugié dans le comtat venaissin après son bannissement par Philippe Le Bon avec son épouse Jeanne de Moulins. Pierre Cadard commanda à Enguerrand Quarton la « Vierge de miséricorde « , destiné à la chapelle

Guillaume de Montjoie, évêque de Béziers, proche de Pierre de Foix qu’il avait soutenu au moment du siège d’Avignon, tint tête au clergé durant le schisme de Bâle. Il figure dans le « Couronnement » de Villeneuve, en donateur agenouillé devant le Saint Sépulcre.

On pourrait citer aussi l’abbesse Quella et les clarisses d’Avignon, pour la commande d’un retable perdu, et le prieur de Notre-Dame-de-la-Major en Arles, pour une « Présentation au Temple » » également perdue.

La devise de Michel Anglici, évêque de Carpentras, pour lequel Quarton semble avoir effectué un de ses derniers travaux- le vitrail de Saint Siffrein en la cathédrale de Carpentras- résume la volonté des artisans d’unité en cette période si troublée qui vit aussi le meilleur du travail d’Enguerrand Quarton :

« Unitas fortitudo, dissentio fragilitas« .

  1. Le « saint mors » est une relique forgée dans un clou de la vraie croix donné par Sainte Hélène. La cathédrale Saint Siffrein en conserve un, un autre se trouve à l’église Sainte Croix de Jérusalem de Rome. Il est l’emblème de la ville de Carpentras et figure sur son blason.
  2. C’est le marchand lucquois Carlo di Arrigo di Jacopo Spiafame qui fit ériger la chapelle occidentale de la cathédrale Notre Dame des Doms d’Avignon, entre 1412 et 1418, pour y être enseveli. Son confrère Jacopo Stefaneschi est lui, sans doute le commanditaire de la fresque du tympan, peinte par le Siennois Simone Martini et conservée au Palais des Papes.
  3. L’érection d’Avignon en légation pontificale permanente trouve ses origines au début du XVe siècle, avec la fin de la résidence des papes à Avignon. La légation d’Avignon échut entre les mains de prélats bien placés à Rome ou auprès du roi de France : Charles de Bourbon, Georges d’Amboise, Alessandro Farnese… Voulant mettre définitivement fin au népotisme institutionnel, Innocent XII supprima la charge de légat d’Avignon en février 1693.
  4. Le Jubilé de 1450, convoqué par le pape Nicolas V, faisait partie de la tradition instaurée en 1300 d’accorder une indulgence exceptionnelle aux pèlerins venant à Rome pour visiter les tombeaux des apôtres Pierre et Paul et accomplir certains rites de pénitence et de dévotion. Un événement dramatique marqua ce Jubilé : une panique sur le pont Saint-Ange entraîna la mort d’au moins 83 personnes qui furent noyées ou écrasées lors de la traversée pour se rendre à Saint Pierre.